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Aller voter ? Les nivernais s'interrogent

11 Avril 2017 , Rédigé par education-programme

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Plus de 28 %. C’est, en matière d’abstention dans le cadre d’une élection présidentielle, le record, atteint en 2002. Et ce record pourrait bien, d’après les estimations, être dépassé dimanche 23 avril, à l’occasion du premier tour.
Comment expliquer ce niveau élevé d’abstention, alors même que la présidentielle est dans cette Ve République l’élection la plus mobilisatrice ? Quelles sont les motivations de cette grève du vote ? Est-ce une fatalité ?
 
Affaires et promesses « non tenues »
Les témoignages de Nivernais qui savent déjà qu’ils ne se rendront pas aux urnes les 23 avril et 7 mai, disent une chose : il n’y a pas une abstention, mais des abstentionnistes. Avec leurs propres motivations. Le sentiment pour certains de ne pas être écoutés, le dégoût, pour d’autres, face aux affaires qui rythment cette campagne, ou la colère face aux « promesses non tenues ». Dans les conversations, une requête émerge à plusieurs occasions : la reconnaissance du vote blanc. On revient sur les motivations de ce non-vote.
Valérie, de Varennes-Vauzelles, ne déposera pas de bulletin dans l’urne. Sa voix, on ne l’entendra pas dans cette Présidentielle. « J’ai dû attendre d’avoir 47 ans pour en arriver là. » Et de préciser : « Mes parents, mes grands-parents, mes enseignants, tous m’ont appris les pensées de la gauche et de la droite. Je ne retrouve plus rien, plus aucune valeur », explique-t-elle. Messages brouillés. Campagne illisible. Et conclusion sans appel : « Je ne me retrouve dans personne ».
 
J’aimerais qu’on parle de nous, qu’on nous entende.
Valérie évoque une confusion dans les discours, un effacement des « valeurs historiques auxquelles nous croyons ». Elle mentionne, aussi, une crise de la représentation : « J’aimerais qu’on parle de nous, qu’on nous entende ». Et rapidement, les affaires s’imposent dans la discussion. Les mots « mensonge », « corruption » font leur apparition.
À Corbigny, lors de notre opération Mon journal en campagne, la dernière semaine de mars, plusieurs personnes avaient parlé des costumes de François Fillon pour justifier leur volonté de s’abstenir. « Cette fois, c’en est trop?! 53.000 €?! Il me faut quatre ans pour les gagner?! », nous avait confié Gérard, précisant qu’après « presque trente ans comme bon citoyen et électeur de droite, il n’ira pas voter cette fois ».
« Voter, mais pour quoi faire?? », nous avait-il lancé, déjà tourné vers l’entrée du supermarché. Quant aux débats ou émissions politiques, ils sont eux aussi rayés de son quotidien.
 
Le vote blanc comme solution ?
Sur le marché de Luzy, lors de la même opération, Liliane et Gisèle nous avaient elles aussi d’emblée parlé des « casseroles » pour justifier leur volonté de s’abstenir. Et avaient insisté sur le « manque de confiance » qui s’était installé vis-à-vis des élus : « On en a marre des promesses non tenues, des paroles en l’air. Cette fois, on n’ira pas voter. De toute façon, notre avis ne les intéresse pas ».
Ce choix partagé ne dit pas un désintérêt pour la chose publique. Chacun de nos interlocuteurs a évoqué ses préoccupations, ses valeurs et principes. Preuve du fait qu’ils ne sont pas désengagés : l’évocation de la reconnaissance du vote blanc. Pour certains, ne pas se rendre aux urnes a un sens. C’est un acte politique à part entière. Valérie a insisté sur ce point.
Preuve que l’abstention n’est pas un désintérêt de la chose publique : après sept années sans se rendre aux urnes, Stéphane, Neversois, votera cette année. La raison : « la punchline de Philippe Poutou lors du débat : “Nous, on n’a pas immunité ouvrière” ».
 
Valérie Mazerolle/ lejdc.fr
 
Elisée Reclus - Compagnons,
 
Vous demandez à un homme de bonne volonté, qui n'est ni votant ni candidat, de vous exposer quelles sont ses idées sur l'exercice du droit de suffrage.
Le délai que vous m'accordez est bien court, mais ayant, au sujet du vote électoral, des convictions bien nettes, ce que j'ai à vous dire peut se formuler en quelques mots.
 
Voter, c'est abdiquer ; nommer un ou plusieurs maîtres pour une période courte ou longue, c'est renoncer à sa propre souveraineté. Qu'il devienne monarque absolu, prince constitutionnel ou simplement mandataire muni d'une petite part de royauté, le candidat que vous portez au trône ou au fauteuil sera votre supérieur. Vous nommez des hommes qui sont au-dessus des lois, puisqu'ils se chargent de les rédiger et que leur mission est de vous faire obéir.
 
Voter, c'est être dupe ; c'est croire que des hommes comme vous acquerront soudain, au tintement d'une sonnette, la vertu de tout savoir et de tout comprendre. Vos mandataires ayant à légiférer sur toutes choses, des allumettes aux vaisseaux de guerre, de l'échenillage des arbres à l'extermination des peuplades rouges ou noires, il vous semble que leur intelligence grandisse en raison même de l'immensité de la tâche. L'histoire vous enseigne que le contraire a lieu. Le pouvoir a toujours affolé, le parlotage a toujours abêti. Dans les assemblées souveraines, la médiocrité prévaut fatalement.
 
Voter c'est évoquer la trahison. Sans doute, les votants croient à l'honnêteté de ceux auxquels ils accordent leurs suffrages — et peut-être ont-il raison le premier jour, quand les candidats sont encore dans la ferveur du premier amour. Mais chaque jour a son lendemain. Dès que le milieu change, l'homme change avec lui. Aujourd'hui, le candidat s'incline devant vous, et peut-être trop bas ; demain, il se redressera et peut-être trop haut. Il mendiait les votes, il vous donnera des ordres.
L'ouvrier, devenu contre-maître, peut-il rester ce qu'il était avant d'avoir obtenu la faveur du patron ? Le fougueux démocrate n'apprend-il pas à courber l'échine quand le banquier daigne l'inviter à son bureau, quand les valets des rois lui font l'honneur de l'entretenir dans les antichambres ? L'atmosphère de ces corps législatifs est malsain à respirer, vous envoyez vos mandataires dans un milieu de corruption ; ne vous étonnez pas s'ils en sortent corrompus.
 
N'abdiquez donc pas, ne remettez donc pas vos destinées à des hommes forcément incapables et à des traîtres futurs. Ne votez pas ! Au lieu de confier vos intérêts à d'autres, défendez-les vous-mêmes ; au lieu de prendre des avocats pour proposer un mode d'action futur, agissez ! Les occasions ne manquent pas aux hommes de bon vouloir. Rejeter sur les autres la responsabilité de sa conduite, c'est manquer de vaillance.
Je vous salue de tout cœur, compagnons.
 
Elisée Reclus, lettre adressée à Jean Grave, insérée dans Le Révolté du 11 octobre 1885
 

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