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Argentine 1974-1976 - Photos souvenir

3 Avril 2014 , Rédigé par education-programme

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Argentine 1974-1976 - Photos souvenir
Boca Juniors Estadio

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Buenos-aires 1975

Buenos-aires 1975

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La Plata - Colectivo

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Une instabilité chronique

Une instabilité chronique

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La Custodia

La Custodia

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Un attentat

Un attentat

Attentat manqué ou simple intimidation ?
Toujours est-il que cette fin d'après-midi d'automne 1975 procure une grande frayeur aux chiens et au casero. Plusieurs rafales d'armes automatiques et de révolvers ont eu pour cibles la Casa Rebinder, et la 404 stationnée devant et supposée être celle des gardes.
Les tireurs ont ouvert le feu depuis leur véhicule à partir du chemin de terre qui dessert exclusivement le barrio. Les terroristes ont eu le temps d'agir, ils n'ont pas été dérangé et savaient absolument ce qu'ils faisaient, l'endroit n'est fréquenté que par quelques riverains, surtout employés par la proche usine Peugeot. Ils ne se sont pas déplacés pour rien ; ont-ils tirés pour éventuellement tuer ? ont-ils observé que rien ne bougeait à l'intérieur de la maison et déchargé leurs armes pour intimider, pour avertir ? La question reste posée.
Par chance à ce moment là nous étions absents. Que pouvions-nous bien faire, je ne sais plus. Par contre je me souviens parfaitement de l'effervescence du retour, lorsque nous avons découvert stupéfaits la voiture criblée d'impacts de balles, du 9 mm d'après la police venue enquêter, de l'émoi du casero, des vitres brisées et des deux traces de balles laissées sur l'intérieur du mur de la salle de séjour, dont une à hauteur de tête, au niveau du tableau et qui aurait pu faire mouche. Mais curieusement pas vraiment de crainte, bien sûr un peu d'émotion, de trouble sur le coup, mais après quelques jours et la pose d'une barrière de sécurité en chicanes sur le chemin et qui sera fermée toutes les nuits, la vie reprend comme avant, plutôt agréable, presque aussi insouciante. Les avantages devant sans doute lien valoir les quelques inconvénients. L'enquête s'annoncera difficile selon la formule consacrée et, comme souvent en pareil cas, n'aboutira pas. Juste des suppositions, des supputations, il s'agirait d'un coup monté par l'ERP, l'Armée Révolutionnaire du Peuple.
Avec le recul on se trouve souvent plus à même de juger de l'importance des faits. Nous avons semble-t-il fait preuve alors d'une certaine dose d'inconscience et le mot ne paraît pas trop fort. En effet, si un précédent directeur de Peugeot avait vu sa libération contre rançon, sans autre dommage, un des successeurs, l'infortuné Gasparoux, aura lui connu une fin tragique puisqu'il a été tué par les terroristes.

En 1973 en Argentine, les militaires lâchent le pouvoir et Raùl Alfoncin perd les élections primaires face à Ricardo Balbín. C’est Hector Cámpora, une figure de la gauche péroniste, qui est élu président. Perón rentre alors en Argentine. Les classes populaires lui ont gardé leur confiance : des millions de personnes font un triomphe au vieux général. En septembre 1973, Perón voit les Argentins le plébisciter lors des nouvelles élections. Isabel, sa nouvelle épouse, est vice-présidente. A la mort de Perón, quelques mois plus tard, elle lui succède. La présidence d’Isabel Perón est chaotique. Elle laisse López Rega, son principal conseiller, accentuer la droitisation du parti péroniste : après les Montoneros, la plupart des militants de gauche sont peu à peu écartés du pouvoir ; certains seront éliminés. Ces violences politiques se doublent de troubles économiques et sociaux : l’inflation ne cesse de monter et la corruption est omniprésente.
1976, La situation ne s'arrange pas en Argentine, des grèves dans le pays et à l'usine Peugeot, encore plus inquiétant une insécurité qui commence à s'installer sérieusement, les étrangers et leurs capitaux ne sont plus vraiment les bien venus.
L’année 75 déjà fut catastrophique au niveau économique, emballement de l’inflation et augmentations des prix sans contrôle. Rien n'arrête la chute du peso. C'est le moment d'acheter pour ceux qui en ont les moyens, de convertir ses pesos en dollars, d'aller chez le bien nommé "Plata La Paz" à La Plata afin de se procurer tout un tas d'objets en argent, ma mère s'y rendait d'ailleurs quasiment chaque fin de mois. Pour ma part, c'est à cette période que je me suis offert une superbe chaîne stéréo avec des enceintes deux fois trente watts, une belle et durable sono qui fonctionne toujours et qui me permet d'écouter de la musique en écrivant. L'affaire n'a pas été facile, le marchand s'étant un moment rétracté pour cause d'inflation galopante, il ne souhaitait plus vendre et attendre pour ne pas dévaloriser son fond de commerce disait-il.
Ajouter à cela une contestation ouvrière chaque jour plus présente, des prix sans justifications qui continuent à s’envoler alors que la paye reste désespérément stable, un gouvernement qui ne concède qu’une augmentation de salaire au rabais alors que l'inflation en est désormais à plus de 300 %. Alors, il n'est dans ces conditions guère étonnant que la base se trouve chaque fois plus en désaccord avec les hommes à la tête de la CGT, le syndicat maison, et nommés plus ou moins par le gouvernement.
Il y a bien eu un changement de ministres en juillet et août 1975 mais sans aucun résultat économique tangible. La rue commence donc dorénavant à gronder et les occupations d’usines débutent.
En septembre 1975, l’assemblée argentine cautionne le projet de création du « Conseil de Défense National et de la Sécurité Intérieure » qui donne en fait totalement carte blanche à l’armée pour prendre la responsabilité de la lutte contre la subversion armée. Dès lors, c’est un premier pas dans une forme de dictature et la porte ouverte sur ce qui se passera quelques mois plus tard !
En réaction, les syndicats de gauche augmentent leur audience et passent à des démonstrations de force, chaque fois plus virulentes. Le pouvoir démocratique d'Isabel Perón semble quant à lui en bout de course, complètement dépassé, à droite on pense que maintenant la seule façon de débloquer la situation serait de pousser les militaires à agir par un coup d’état, même au niveau de la classe moyenne on ne semble pas vraiment contre l’arrivée d’un rétablissement de l'ordre. Il faut dire que les derniers mois, entre décembre 1975 et mars 1976, furent assez chaotiques ! Super inflation, dévaluation constante, grèves, appareil économique bloqué, gouvernement affaibli, manifestations et affrontements quotidiens, attentats terroristes de gauche contre attentats terroristes de droite. Bref ! presque le chaos, le pays paraissait totalement paralysé et dans une impasse.
Maintenant avec le recul, il est facile de déclarer qu’il est toujours plus facile de savoir ce que l’on perd mais qu’il est plus difficile de savoir ce que l’on gagne ! mais sur le moment ?
Une partie de la bourgeoisie, de la classe moyenne et de la droite se sont sans doute réjouit de voir ce 24 mars 1976 l’arrivée de Videla, le commandant en chef de l’armée depuis 1974. Le changement était souhaité par une grande partie de la classe politique y compris par une certaine opposition de gauche. Cependant pour la plupart, il ne leur faudra que quelques semaines pour se rendre compte qu’ils ont misé sur le mauvais numéro, et que le remède s'avère encore pire que le mal, qu'il est même susceptible de précipiter le pays dans un enfer. Le coup d’Etat était annoncé, préparé, parfois souhaité mais avec lui, l’Argentine connaîtra sept ans de crainte, d’atrocités et de terreur institutionnelle ! Comment pouvait-on imaginer ?
Dès ce 24 mars 1976 donc, la junte militaire a dissolu le parlement et remplacé la Cour suprême pour entamer un processus de « Réorganisation Nationale ». Ayant ainsi écarté toute institution démocratique, la junte gouverne seule, au moyen de décrets. Le 24 mars, elle ordonne la suspension de toute activité politique et décide d’interdire les partis d'opposition. Le même jour elle rétablit la peine de mort pour certaines activités qualifiées de « subversives » et aggrave les peines sanctionnant différentes actions politiques. Bien entendu la junte n'oubliera pas de censurer la presse, la télévision. Elle entreprend, en partie grâce à ses nouvelles lois, une véritable « guerre contre-révolutionnaire ». Les plus hauts responsables du gouvernement, dont le Président et Commandant en Chef Videla lui-même, n’hésitent pas à annoncer qu’ils procèderont à l’annihilation de la subversion, dans une optique de guerre totale.
Une répression chaque fois plus drastique se généralise, principalement envers les activistes politiques ou syndicaux, des avocats, et des personnes impliquées dans des organisations religieuses. Des milliers de personnes sont enlevées, emprisonnées sans procès, torturées. La grande majorité de ces personnes disparaissent sans laisser de trace. Il est de ce fait difficile de se rendre compte de l’ampleur de la répression et l’on conçoit mal ce qui arrive aux disparus, même si de nombreux enlèvements se font en plein jour et si les Ford Falcon vertes, du même modèle que les voitures militaires et les voitures de police, sont souvent remarquées. Des enfants sont également enlevés avec leurs parents et seront parfois adoptés par la suite, crimes donnant naissance aux Grands-Mères de la place de Mai qui s’efforceront, jusqu’à aujourd’hui encore, de retrouver leurs petits-enfants disparus avec leurs parents. On compterait entre dix et trente mille disparus, ainsi que dix mille prisonniers politiques dès 1976.
Les réactions de la France et de la communauté internationale face à la dictature argentine sont moins vives qu’elles ne l’ont été pour le Chili. La France, qui lors du coup d’état chilien avait ouvert les portes de son ambassade à Santiago pour accueillir des réfugiés, ne démontre pas ce genre d’engagement au début de la dictature argentine. La position de la France demeure quelques temps ambiguë. Selon certains, comme Marie-Monique Robin, auteur d’un film et d’un livre intitulés tous deux "Escadrons de la mort", l’armée française a participé au début des années 1960 à la formation des cadres militaires argentins dont certains sont devenus des tortionnaires, et des contacts se seraient maintenus. La mission de coopération militaire française, installée à Buenos-Aires de 1959 à 1981, qui comprend des officiers-formateurs anciens de la guerre d’Algérie expliquerait que le quadrillage du territoire argentin et les tortures rappellent les méthodes de certains militaires français en Indochine et en Algérie. Dans les années 1950 déjà, les méthodes utilisées pendant la Bataille d’Alger avaient été enseignées à des officiers argentins au sein de l’Ecole supérieure de la guerre de Paris.

Buenos Aires.
Il fallait être fous dans l’Argentine de la dernière dictature militaire pour défier les généraux sur la plus importante place du pays, entourée des plus grands symboles du pouvoir : la Casa rosada, la Banco Nacion, le Ministère de l’économie, la Cathédrale, le Cabildo. Pourtant ce qui a poussé une dizaine de mères, simples femmes au foyer, à se réunir le 30 avril 1977 sur la Plaza de Mayo de Buenos Aires ce n’était pas la folie, comme essayèrent de le faire croire leurs détracteurs, mais l’amour, la douleur et le désespoir pour la disparition de leurs fils.
Ulises Gorini raconte dans son monumental "la rébellion des Mères" que peu de temps avant le championnat mondial de football de 1978 en Argentine, un journaliste étranger s’approcha de la marche silencieuse des Mères, qui marchaient en se tenant deux par deux pour respecter les contraintes imposées par l’état de siège, et il demanda quand avait commencé leur mouvement.
Après une hésitation, elles répondirent que ça avait commencé avec les paroles de Azucena Villaflor De Vincenti : "Mères, en agissant ainsi, nous n’obtenons rien. On nous ment de toutes parts, on nous ferme toutes les portes au nez . Nous devons sortir de ce labyrinthe infernal... nous devons aller directement sur la Plaza de Mayo et y rester jusqu’à ce qu’on nous donne une réponse. Nous devons arriver à être 100, 200, 1000 mères jusqu’à ce que tout le monde ne puisse plus faire semblant de ne pas savoir." Peu après, Azucena, comme son fils Nestor devint, elle aussi une desaparecida, une disparue, trahie par le lieutenant de vaisseau Alfredo Astiz qui avait infiltré le groupe. Elle fut emmenée à l’ESMA, l’Ecole mécanique de la Marine où la plupart des opposants à la dictature furent torturés, et elle fut jetée dans le Rio de La Plata fin 1977. Après l’identification de ses restes, en août 2005, ses cendres reposent aujourd’hui sur la Place de Mai.
Ses paroles furent à l'origine de la construction des Mères comme sujet politique et comme mouvement le plus important et le plus original pour les droits de l’homme en Argentine. Une voie qui allait les conduire à la socialisation de la maternité, de la recherche de leurs propres fils à une lutte collective pour tous les fils. Peu importe que ce 30 avril là fût un samedi et que la place fût déserte. Elles commencèrent à tenir leurs marches silencieuses, comme aujourd’hui encore, tous les jeudis à 3h et demie de l’après-midi. Leur bataille pour conquérir une visibilité les amena aussi, quelques mois plus tard, à marcher avec 130 000 fidèles catholiques en procession vers la basilique de Lujan, un des rares rassemblements autorisés par la junte "occidentale et chrétienne". Avec le temps se constituèrent aussi d’autres groupes basés sur les liens du sang, comme Hijos e Abuelas (fils et grand-mères) les fils des disparus et les grand-mères des enfants nés de mères qu’on avait fait disparaître et souvent "offerts" ensuite à des couples de militaires, travail qui a permis de récupérer et de rendre leur identité à plus de 85 fils de disparues, volés par la dictature.
Puis vinrent le procès contre les chefs des trois juntes militaires, les lois Alfonsin sur la obediencia debida (loi qui amnistiait les tortionnaires sous prétexte de devoir d’obéissance) et du punto final, l’amnistie accordée par Menem. Mais la lutte systématique, patiente, pacifique, implacable, des Mères contre l’impunité est parvenue à permettre l’annulation de ces lois ignominieuses jusqu’à l’annulation par la Cour fédérale, le 25 avril dernier de l’amnistie : le général Videla et l’amiral Massera devront maintenant purger une peine de prison à vie. La décision de la Cour est arrivée pendant les nombreuses célébrations et hommages, commencés le 20 avril et jusqu’au 4 mai, à l’occasion des 30 ans de cet évènement central de la résistance à la dictature. Le point culminant a eu lieu les 29 et 30 avril avec une marche aux flambeaux et deux grands concerts de musiciens argentins et latino-américains sur la Place de Mai. Deux évènements séparés qui ont symbolisé aussi -malheureusement- la division des Mères survenue au milieu des années 80, en désaccord sur les méthodes de lutte.
Cependant elles ont toujours été d’accord sur un point : « Nous avons été accouchées par nos enfants » a dit Hebe de Bonafini une des représentantes les plus connues du mouvement. Les Mères, à leur tour, ont donné vie à la démocratie argentine. Avec leur lutte, leur résistance, leur obstination, les Mères de Plaza de Mayo ont fait des 30 000 disparus une présence éternelle et ont lancé un cri permanent de justice qui s’oppose aux appels hypocrites à la réconciliation moyennant le pardon et l’oubli. Certains évènements historiques sont imprévisibles.
Julio Cortazar le disait aussi en 1980 : "l’irrationnel, l’inattendu, le vol de colombes, les Mères de la Plaza de Mayo font irruption à n’importe quel moment pour bouleverser et balayer les plus scientifiques calculs de nos écoles de guerre et de sécurité nationale. Mères et Grand-mères de Plaza de Mayo : continuons à être folles..."

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